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RDC : Plaidoyer pour « l’agronomie congolaise »

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Le 08 octobre 2019, le Président de la République Démocratique du Congo, Félix Antoine Tshisekedi a inauguré, en grande pompe, le laboratoire de recherche de l’Institut International d’Agriculture Tropicale (IITA) dans la localité de Kalambo, territoire de Kabare, en province du Sud-Kivu.

La présence du Président de la République à cette cérémonie a été saluée par plusieurs observateurs et considérée comme une preuve de l’importance que la nouvelle administration accorde au secteur de l’agriculture dans lequel la République Démocratique du Congo dispose sans doute d’un potentiel inégalable sur le continent africain.

Cependant, la leçon à tirer pour les autorités et peuple congolais de cette cérémonie d’inauguration réside peut-être dans le nom attribué au nouveau laboratoire ainsi que dans l’origine de l’IITA.

De son vrai nom « Campus de Recherche Président Olusegun Obasanjo », le nouveau laboratoire incarne donc l’ancien général de l’armée qui a été Président de la République Fédérale du Nigeria à deux reprises (1976-1979 et 1999-2007). Sur son site web, l’IITA justifie « l’honneur » ainsi fait à l’ancien Président par « ses efforts soutenus à appuyer le travail de l’IITA, notamment en mobilisant des partenaires techniques et financiers pour l’Institut ». En attribuant donc son nom à son laboratoire, l’IITA dit vouloir rendre témoignage de l’engagement de l’ancien Président pour le développement du secteur agricole en Afrique sub-saharienne et sa contribution à la recherche agricole, à travers son initiative « Zéro Faim ».

Bien que présent en RDC depuis 1974, l’IITA est une institution de droit nigérian, créée en 1967, et avec siège principal dans la ville nigériane d’Ibadan. Sa création a été le fruit d’un partenariat entre les fondations américaines Ford et Rockfeller. Il a pour mission de contribuer à la sécurité alimentaire des populations des régions les plus pauvres du monde, notamment en Afrique subsaharienne, en les dotant des stratégies susceptibles de leur permettre de contribuer au développement économique et à la stabilité des communautés dans un environnement qui tienne compte des effets du changement climatique. Son objectif principal est d’améliorer la production et la productivité des principaux produits de base en Afrique, notamment le manioc, la banane, le maïs, le soja, etc.

L’IITA est l’un de 64 membres du Groupe Consultatif pour la Recherche Agricole Internationale (GCRAI), une organisation internationale dont la mission consiste à coordonner les programmes de recherche agricole à travers le monde dans le but de réduire la pauvreté et d’assurer la sécurité alimentaire dans les pays en voie de développement. Basé à Montpellier (France), le GCRAI a été fondé en 1971 sous le parrainage conjoint de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), le Fonds International de Développement Agricole (FIDA) et le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Il soutient actuellement 15 centres de recherche à travers le monde, regroupés au sein de l’Alliance des centres internationaux du GCRAI, dont l’IITA, le Centre International pour la Recherche en Agroforesterie (ICRAF) et l’Institut International de Recherche sur l’Elevage basés à Nairobi (Kenya) ainsi que le Centre du Riz pour l’Afrique (AfricaRice) de Bouaké (Côte d’Ivoire).    

Tout en acceptant d’offrir son prestige en vue d’une plus grande visibilité du laboratoire inauguré et de son institution-mère, le Chef de l’Etat était conscient que pareille occasion ne pouvait qu’amener tout Congolais sérieux à se poser des questions sur ce que la « grande » République, au vaste potentiel agricole, a fait de ses propres centres de recherche qui, il y a peu, faisaient encore la fierté du Continent.

C’est la raison pour laquelle il s’est hâté à annoncer que l’avènement du laboratoire de l’IITA « est la première étape de réhabilitation de tous nos centres de recherche agronomiques et autres, notamment Yangambi, dont les résultats de recherche ont permis à d’autres Etats d’améliorer leurs cultures de cacao et de palmier à huile ». 

La promesse est donc bien notée ! Elle parait même alléchante. Mais en politique, le fossé entre une promesse et sa matérialisation est souvent grand, parfois même infranchissable. La bonne volonté seule de l’auteur de la promesse ne suffit pas. Il va de l’intérêt des acteurs directement intéressés par la promesse de se positionner en gardiens vigilants pour rappeler, en tant que de besoin, l’auteur à ses responsabilités.

La promesse du Chef de l’Etat concernant les centres de recherche agricole devrait donc concerner en premier chef les scientifiques congolais évoluant dans le domaine des sciences agronomiques et des sciences connexes. Ils sont les victimes principales du déclin des institutions de recherche agricole telles que l’Institut National pour l’Etude et la Recherche Agricoles (INERA). Ce déclin les empêche, en effet, de prendre une part active dans les grands débats scientifiques concernant leur domaine. Il réduit leur capacité d’action et de production des connaissances en matière des sciences agronomiques.

Et le Président de la République est allé plus loin en affirmant, non sans raison, que « la recherche est la composante essentielle du développement agricole ». Le déclin des institutions de recherche agronomique en République Démocratique du Congo contribue donc à la persistance du paradoxe congolais qui fait de la RDC le pays au potentiel agricole inégalable en Afrique, mais obligé d’importer une grande partie des produits destinés à nourrir sa population. Il empêche les scientifiques congolais du domaine de l’agronomie d’être les architectes de la révolution agricole en vue de la sécurité alimentaire dans le pays de Lumumba.

Les scientifiques du monde agronomique et tous les diplômés universitaires congolais des sciences agronomiques ont intérêt à saisir la balle lancée par le Président Tshisekedi au bond. Ils doivent se liguer pour engager la croisade destinée à lier le Président Tshisekedi à sa promesse prononcée à Kalambo devant l’ancien Président Obasanjo et son compatriote, le Président de la Banque Africaine de Développement (BAD), le Docteur Akinwumi Adesina.

Il y a urgence que soit établi – s’il n’en existe pas encore – une association congolaise des sciences agronomiques. Elle regrouperait tous les diplômés universitaires congolais du domaine avec comme mission principale d’interagir avec les autorités publiques et les opérateurs (nationaux et étrangers) du secteur privé et les mobiliser sur les axes susceptibles de dynamiser le secteur agricole congolais et, ce faisant, donner corps à la vocation de la République Démocratique du Congo d’être le grenier du continent africain. Ceci devrait, à terme, épargner le peuple congolais de la honte de voir ses autorités inaugurer fièrement des institutions étrangères pendant que des institutions nationales de même nature croupissent dans un grand dénuement par manque de vision et de patriotisme.

Etienne Kiyiro Muhindo (kiyiroe@gmail.com)

Directeur des Programmes

Centre d’Etudes sur la Démocratie et la Paix Durable en Afrique (CEDPA)

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